Structuralisme et discontinuisme

Cette dimension de l’épistémologie de Gérard Simon, qu’on peut qualifier de dialectique, ne compromet pas pour autant sa position fermement discontinuiste à l’égard de l’histoire des sciences. Il est tenant d’une méthodologie structuraliste à l'appui de laquelle il soulignera tout au long de son œuvre l’altérité culturelle existante entre des systèmes de connaissance différents. Ainsi, il a construit ses catégories analytiques en fonction d’un dialogue théorique tenu principalement avec Claude Lévi-Strauss et Michel Foucault.

De Lévi-Strauss, il propose une « inversion » de sa notion de « science du concret » des peuples premiers. Celle-ci correspond à la configuration des savoirs des peuples sauvages, qui résulteraient d’une démarche authentiquement scientifique : elle systématise des connaissances sur la nature en organisant l’expérience sensible. La « science du concret » se fonde sur des similitudes et des analogies qui se manifestent dans des structures rituelles ou mythiques représentant le milieu naturel et les rapports sociaux : « Les mythes préservent sous forme résiduelle des modes d’observation et de réflexion adaptés à des découvertes autorisées par la nature à partir de l’organisation et l’exploitation spéculative du monde sensible en termes de sensible 1 ». L’ « inversion » proposée par Gérard Simon consiste à se demander justement comment l’homme est passé de ce mode de pensée, étroitement localisé, à celui de l’abstraction scientifique universalisable, qui, au fur et à mesure de sa complexification, se détache de tous ses référents sur le réel sensible pour devenir un système théorique autonome et autosuffisant.

Quant à la démarche foucaldienne, Gérard Simon en empruntera la grammaire tout en travaillant sur la possibilité de la mettre en œuvre à un niveau bien plus concret, celui de la monographie. Il entreprend ainsi une recherche archéologique sur la vision et sur l’astronomie localisée au niveau des « structures de pensées et objets de savoirs » correspondant au travail fait par un auteur en particulier. La notion d’à priori de Foucault est ici essentielle, puisqu’elle signale la conjoncture historique qu’un savant rencontre au début de sa vie active. Un a priori historique est l’acquis incontournable qu’est un savoir imbriqué dans le système culturel qui l’a produit. Il présuppose des règles pour son intellection, une directivité structurelle sur la pensée. Il révèle ainsi « l’unité d’un espace de dispersion » du plausible à une époque donnée, bien que ce dernier diffère pour chaque contemporain pris individuellement. Finalement, l’idée de champ intellectuel  de Gérard Simon correspond aux formations discursives foucaldiennes en tant que réseaux solidaires de problématiques. Ce qui intéresse Foucault « est de comprendre comment s’organisent et se délimitent les discussions et les objets référentiels qui confèrent aux discours qui en traitent à la fois leur unité et leur diversité : comment de nouveaux champs d’affrontement intellectuel émergent dans leur spécificité 2 ». Une formation discursive implique des règles d’énonciation et comporte ses propres normes intellectuelles et culturelles de légitimation. Reste que pour Gérard Simon, si la pensée de Foucault est extrêmement utile, elle est pourtant incomplète : il manque « la médiation qu’est la démarche effective suivie par le savant au travail et l’évolution personnelle qui le conduit à ses découvertes ». Ainsi il propose de questionner, plus spécifiquement et donc dans une démarche historienne, ce qu’était le plausible pour un Kepler ou un Alhazen, pour un Descartes ou un Ptolémée.

Car Gérard Simon a aussi étudié d’autres auteurs de manière monographique, expliquant le développement solidaire de l’optique et de l’astronomie depuis l’Antiquité. Si sa thèse devait porter au début sur Descartes, il s’intéressa aussi à Euclide, Newton, Tycho Brahé, Alberti et Porta. La théorie de la vision de Kepler étant essentielle dans sa recherche et redevable d’auteurs comme Alhazen, il est essentiel pour Gérard Simon de comprendre comment on est passé de la théorie des rayons visuels de l’Antiquité et de sa représentation géométrique, à une physique et une physiologie de la vision qui, tout en ressemblant aux théories antérieures, reposent sur des présupposés complètement différents (notamment celui du rayon lumineux). La théorie des rayons visuels est en fait totalement incompatible avec la division sujet/objet du cartésianisme : le rayon visuel, acte psychique et en même temps physique par lequel l’œil voit un objet en « tâtonnant » est cohérente dans une vision du monde naturel où les différences entre sujet connaissant et objet connu ne sont pas encore tracées, et où il existe donc une unité qui permet de penser le regard comme une appréhension ontologique de l’objet.

La posture épistémologique et méthodologique de Gérard Simon lui a permis ainsi d’expliquer l’altérité du monde naturel pensé dans l’Antiquité, permettant ainsi de comprendre ces philosophies et approches scientifiques dans leur historicité.



[1] Gérard Simon, Sciences et histoire, op. cit.

[2] Gérard Simon, Sciences et histoire, op. cit., p. 112.