La pensée képlérienne

Pour Gérard Simon, l’altérité culturelle que l’on constate dans des formes de rationalité éloignées géographiquement se manifeste également dans une distance temporelle. Voilà pourquoi Kepler est déconcertant au premier abord. Il adopte donc une posture fermement discontinuiste en signalant des systèmes de connaissance historiques avec leurs cohérences propres, se succédant dans le temps. Ainsi, dit-il, de la même manière que les communautés autochtones extra-européennes étudiées par un ethnographe contemporain, les auteurs classiques du XVIIe siècle sont pour l’historien des « sauvages dont on ne peut saisir la logique que par une analyse structurelle1 ».

L’aire culturelle à laquelle appartient Kepler n’a donc pas grand-chose à voir avec la nôtre. Il se situe dans une conjoncture historique de bouleversements intellectuels issue de la Réforme, de la reconfiguration des lieux de production de connaissances et de l’affaiblissement en autorité de l’aristotélisme et de la scolastique médiévale. Son champ d’intellection est celui de la scolastique tardive, du néoplatonisme, de l’attitude exégétique protestante et de l’héliocentrisme copernicien. Ce champ pluriel et hétérogène rendait possible un éventail d’idées, de théories et d’interprétations savantes désormais en concurrence, tout en posant en même temps des normes pour le débat et en délimitant un terrain pour ce qui était concevable, plausible et sensé. Le principe théorico-méthodologique essentiel avec lequel Gérard Simon aborde Kepler est que « l’analyse de ce qui pour lui est pensable doit précéder celle de ce qui par lui est pensé2 ».

Dans ce souci ethnographique de reconnaissance de l’altérité culturelle, Gérard Simon adhère au structuralisme de Claude Lévi-Strauss et revient sur sa notion de « sciences du concret » des peuples premiers dans La pensée sauvage. En effet, il met en parallèle les caractéristiques épistémologiques de la première science classique avec ces formes de connaissance relevant d’une organisation de l’expérience sensible par analogies et similitudes et s’exprimant en tant que mythes. Si ces derniers sont des systèmes expliquant la réalité, Il faudra concevoir la cosmologie de Kepler comme un « mythe personnalisé ».

La pensée képlérienne est d’autant plus éloquente qu’elle nous paraît étrange : elle révèle des à prioris rendus obsolètes par le temps, mais qui, à leur époque, avaient le caractère d’évidences allant de soi. Ce sont ces présupposés métaphysiques qui imbriquaient de manière solidaire ce que notre rationalité a séparé entre les objets relevant d’une part de l’astronomie, et de l’autre de l’astrologie.

[1] Gérard Simon, Structures de pensée et objets du savoir chez Kepler, Thèse de doctorat, Université de Lille III, 1979, 1026 p.

[2] Gérard Simon, Kepler, astronome astrologue, Paris, Gallimard, 1979, 488 p.