Biographie par Sabine Rommevaux

Gérard Simon (1931-2009)

Gérard Simon était philosophe et historien des sciences, membre de l’Académie internationale d’histoire des sciences.

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, agrégé de philosophie, Gérard Simon a soutenu en 1976, à l’université de Paris IV, une thèse intitulée « Structures de pensée et objets du savoir chez Kepler ». À l’université de Lille 3, où il était professeur, il fut l’un des fondateurs, il y a plus de trente ans, du Centre de Recherche sur l’Analyse et la Théorie des Savoirs. Et il fut à l’initiative d’un des premiers Master d’histoire des sciences (anciennement, DEA). Il a ainsi contribué à la création d’une école de pensée en histoire des sciences, toujours vivante, qui s’inscrit dans la lignée de Koyré et de Foucault. On a un aperçu de la vitalité de son héritage dans le numéro spécial de la Revue d’histoire des sciences intitulé « Sciences, textes et contextes » (tome 60-1, janvier-juin 2007), qui contient les actes d’un colloque organisé en l’honneur de Gérard Simon en 2005, à Paris (on trouve dans ce même numéro une bibliographie de Gérard Simon).

L’intérêt et la richesse des travaux de Gérard Simon tiennent non seulement aux résultats qu’il a apportés dans tel ou tel domaine de l’histoire des sciences (il a travaillé sur l’histoire de l’optique et de la vision, ainsi que sur l’histoire de l’astronomie et de l’astrologie, de l’Antiquité à l’Âge classique) mais aussi aux réflexions sur sa méthode qui jalonnent ses écrits.

Dans l’ensemble de son œuvre, Gérard Simon a combattu une vision rétrospective en histoire des sciences qui consiste à juger les théories du passé à l’aune de ce que nous savons aujourd’hui. Il qualifiait ainsi de « péché majeur » l’anachronisme qui « fausse tout ce qu’il touche, et rend aveugle sur l’essentiel » (Le regard, l’être et l’apparence dans l’optique de l’Antiquité, Paris, Le Seuil, p. 62). Il défendait la thèse selon laquelle chaque époque développe une manière propre de voir le monde et de l’expliquer. Et il insistait sur la nécessité de prendre en compte, dans leur totalité, les textes et les théories d’un auteur, sans rejeter ce qui à nos yeux ne relève pas d’une pensée scientifique rationnelle ou ce que nous savons être faux. Il l’a bien montré dans son ouvrage remarquable, Kepler, astronome, astrologue (Paris, Gallimard, 1979) : si l’on veut comprendre la genèse des lois astronomiques pour lesquelles Kepler est encore célébré aujourd’hui, il est indispensable de considérer les systèmes de pensée dans lesquels s’inscrit cet auteur du xviie siècle, qui croyait, par exemple, en une âme du Monde et qui cherchait dans ses travaux scientifiques à rendre compte de l’harmonie du Monde voulue par Dieu. Et Gérard Simon insistait sur le fait que cette restitution du cadre conceptuel dans lequel travaille un auteur d’une époque donnée nécessite de « prendre en compte les textes, rien que les textes et tout dans les textes : pas question d’y effectuer un tri vertueux entre ce qui est vrai ou faux, ou ce qui relève de l’irrationnel et de l’irrationnel, ou encore de l’esprit scientifique et d’une pensée préscientifique » (« Le problème inverse de Lévi-Strauss », Revue d’histoire des sciences 60-1 (2007), p. 246).

Cette démarche, on la retrouve dans ses travaux sur l’optique et les théories de la vision. Gérard Simon voyait dans la découverte en 1604 par Kepler de la formation d’une image réelle sur la rétine, due à la convergence sur le cristallin conçu comme une lentille, le début d’une science physique de la lumière. Aussi, afin de mesurer la rupture que constituent les travaux de Kepler et de ses successeurs, il fut conduit à l’étude de l’optique d’al-Haytham et des théories de l’Antiquité grecque, auxquelles il a consacré tout un ouvrage : Le regard, l’être et l’apparence dans l’optique de l’Antiquité (Paris, Le Seuil, 1988), et la première partie de l’Archéologie de la vision (Paris, Le Seuil, 2003). Il a ainsi porté une attention particulière aux traités d’Euclide et de Ptolémée, dans lesquels la mathématisation de la théorie de la vision repose sur le présupposé de l’émission d’un cône visuel à partir de l’œil. Il a insisté sur la fonction sensorielle du rayon visuel qui vient toucher les objets, fonction bien mise en évidence par Ptolémée. Il a montré comment le rayon visuel ainsi conçu permet à l’œil d’appréhender les distances auxquelles se trouvent les objets, mais aussi leurs couleurs et leurs mouvements. Tout autre est la théorie d’al-Haytham, dans laquelle le rayon lumineux va de l’objet vers l’œil. Gérard Simon a montré que ce changement de direction du rayon, même s’il est sans conséquence sur les modélisations mathématiques, entraîne des rapports différents de l’homme au monde et à soi. Il a ainsi soutenu que les différentes théories de la vision ont des conséquences sur l’art pictural : selon lui, seule une théorie du rayon visuel venant vers l’œil permet le développement de la perspective à la Renaissance.

Finalement, dans l’ensemble de ses travaux, Gérard Simon insiste sur la « relativité historique de ce que nous entendons par “rationalité”, en rappelant que la raison a elle aussi une histoire, qu’elle se redessine sans cesse, et qu’elle s’est nourrie entre autres,  pour se transformer, des réussites scientifiques qu’elle a rendues possibles » (Science et histoire, Paris, Gallimard, 2008, p. 99).

 

Sabine Rommevaux, décembre 2013